Nous planchons depuis une heure lorsque mon attention est distraite par des sonneries répétées provenant du bureau de Marianne. Ce son qui passe sous la porte, qui s’infiltre à travers le placoplâtre m’est familier. A bien y réfléchir, il fait partie de l’environnement depuis quelques temps, seulement j’étais trop concentré pour y prêter attention. Le DRH n’a pas remarqué mon trouble. Il enchaîne les explications sans reprendre son souffle, on dirait un chanteur de karaoké tournant le dos à son public et pressé d’en finir. Je me penche avec un air concentré sur les schémas et graphiques qui jonchent la table. Mais je ne peux m’empêcher de noter mentalement que loin de cesser, les sonneries se font plus fréquentes, insistantes, entêtantes. J’en arrive à me focaliser uniquement sur ce bruit de fond qui emplit ma boîte crânienne. Toute ma faculté de concentration s’étant évaporée, je décide de prendre les choses en main. Je me lève d’un bond, ouvre la porte à la volée. Marianne épluche le courrier, comme si de rien n’étais. Elle sursaute alors que je l’interpelle sèchement :
- « Pourquoi ne prenez-vous pas l’appel ? »
- « Une jeune fille tente de vous joindre depuis que vous êtes rentré, réplique-t-elle. Je lui ai expliqué que vous étiez indisponible mais elle me semble quelque peu attardée, elle refuse de comprendre. »
A ces mots, mon sang ne fait qu’un tour. Il n’y a qu’une seule jeune fille susceptible de correspondre à cette description : celle qui hante mon esprit depuis deux jours, la fameuse Violette. Deux possibilités s’offrent à moi : sauver les apparences et rester ou fuir et tenter préserver un tant soit peu ma tranquillité d’esprit. Le second choix s’imposant de lui-même, je sers une excuse toute faite à mon collègue et rassemble mes affaires à la hâte avant de m’engouffrer dans l’ascenseur. La cabine semble mettre une éternité à atteindre le rez-de-chaussée. Autant mettre ce temps à profit pour couper mon téléphone portable et chausser des lunettes de soleil. A peine les portes de métal ouvertes, j’entreprends de traverser le hall, aussi vite qu’il est possible sans attirer l’attention. Les bureaucrates alentour ne sont plus que des silhouettes floues traversant ma vision périphérique. L’une d’elles pourtant retient l’attention par sa couleur. On ne voit pas beaucoup de rouge par ici. A y regarder de plus près, encore moins de sweat-shirt à capuche. Soudain je reconnais la fille du parc. Si elle et Violette ne faisaient qu’une ?
Tout s’éclaire à présent. Elle me suit depuis plus longtemps que je ne pensais, plusieurs semaines peut-être. Elle n’est probablement qu’une envoyée, car je vois mal une adolescente à l’origine d’une traque digne d’un thriller, comme celui avec Collin Farrel dont je ne me souviens plus le nom. Je devrai creuser cette réflexion plus tard car il s’agit de gagner les portes vitrées au plus vite, en espérant qu’elle ne me remarquera pas. J’ai à peine parcouru vingt mètres que Philippe de la compta vient à ma rencontre, un bloc note et une calculatrice à la main.
- « Ah JP, je t’ai cherché partout »
- « Une autre fois Phil, je suis assez pressé »
- « C’est au sujet des notes de frais… »
J’avais oublié que le comptable souffrait d’une surdité partielle, mes mots ont dût tomber dans l’oreille qui lui vaut son statut de travailleur handicapé. Je change de tactique, et de côté par la même occasion.
- « Et si tu me racontais tout ça autour d’un bon café ? Je t’invite. »
Mon intuition me dit que la demoiselle n’osera pas m’approcher tant que je serai accompagné.
Et comme prévu, Phil n’a pas pu résister à la perspective d’un café gratuit, lui qui en bon comptable près de ses sous se refuse habituellement ce genre de petits plaisirs.
Dans la salle de pause du quatorzième étage, de grandes baies vitrées donnent sur le patio. Pour peu que l’on se penche et qu’on colle son front à la double paroi bleutée, on ressent une sensation de chute vertigineuse. De là-haut, je peux nettement distinguer une tâche rouge décrivant des cercles autour du bureau d’accueil. Ne pourrais-je donc jamais me débarrasser d’elle ?
Une demi-heure plus tard, il devient impossible de prolonger la conversation avec mon employé. Je lui ai déjà demandé comment se portaient ses enfants (Jade, 4 ans et Kévin, 8 ans) et où il comptait partir en vacances cet été (en Turquie). Je risque un coup d’œil en bas. La fille semble s’être découragée car elle a disparu de mon champ de vision. La prudence est cependant de rigueur et les escaliers offrent des possibilités de repli. Ils ont aussi l’avantage de me permettre de me séparer de Phil, dont je ne supporte plus les caquetages. Seul, je suis plus vulnérable mais aussi plus rapide, atout non négligeable alors que s’annonce la dernière ligne droite : le trajet jusqu’au parking.
Mes pieds dérapent légèrement sur les dalles brillantes du hall. Je ne tarde pas à la repérer, tapie dans un coin. Elle s’est assise dans la zone d’attente, se rendant ainsi invisible du haut de la cafétéria. Je me suis fait avoir comme un bleu ! Mon dernier espoir s’envole rapidement : elle m’a vu. Aussi discrète qu’une tâche de sauce tomate sur un polo blanc, elle emboîte mon pas. Il est désormais trop tard pour faire demi-tour. Une inspiration soudaine me fait dévier sur la gauche, vers l’escalier de service desservant le parking souterrain. C’est un détour mais j’espère pouvoir la semer dans ce dédale. De plus, l’endroit ne manque pas de charme, si on aime l’aspect glauque façon film d’angoisse. Je m’engouffre dans les allées mal éclairées. Les pas de ma poursuivante résonnent sur le béton brut. Nous contournons une silhouette d’homme couché de travers tracée à la craie sur le sol, œuvre d’un concierge blagueur mais qui fait toujours son petit effet… sauf sur cette adolescente-ci, apparemment. Je repère la porte par laquelle je compte sortir, qui débouche s’après mes calculs tout près de l’endroit où est garée ma Land Rover. D’abord dans ma ligne de mire, elle se retrouve masquée par une rangée de voitures.
Les pas semblent se rapprocher imperceptiblement. Est-ce que John Wayne se retournerait dans ces circonstances ? Sûrement pas ! Un dernier virage et voilà la porte qui réapparaît devant moi, tel le halo de lumière au bout du tunnel lorsqu’on ne s’attendait presque plus à le voir. Plus que cinquante mètres à parcourir. J’allonge encore mes foulées. Dans mon dos, sa cadence se cale sur la mienne. Je finis par foncer ventre à terre vers la sortie, ouvre la porte à la volée. Un coup d’œil à gauche… Mes calculs se révéleraient-ils faux ? A droite… la voilà, ma voiture, majestueuse et immaculée, comme un fidèle destrier arrivé à point nommé. Je mets le contact, écrase l’accélérateur. Loin d’être découragée, ma poursuivante cavale dans les gaz d’échappement. C’est qu’elle est tenace ! De furtives vérifications dans le rétroviseur me permettent de surveiller sa progression. Elle court étonnement vite. Mes boyaux se vrillent, sous le coup d’une angoisse incontrôlable. Pourvu que la barrière soit ouverte sinon… Ouf, le gardien m’a vu, il élève le cylindre rouge et blanc juste avant que je ne passe en trombe sous son regard ahuri. Violette ralentit, puis s’arrête. Les mains sur les genoux, elle tente de reprendre son souffle. J’ai envie de crier de joie pour célébrer cette victoire.